Une citation pour les curieux :

"Le bonheur est affaire de raison, et seule la raison peut le moissonner."

_ La main gauche de la nuit, d'Ursula K. Le Guin (Le Livre de Poche, p. 278).

La guerre du pavot, de R. F. Kuang, chez Actes Sud (2020)

  Wass'up ?

Ce titre n'aurait probablement pas croisé ma route sans l'invitation de la camarade Chuuuut... maman lit ! à en faire une lecture commune. Vous en retrouverez une mention dans son bilan de lecture du mois de juillet. :)

Ma chronique 

Parlons d'abord du fond : le récit accroche redoutablement son lecteur d'un bout à l'autre. Sans être une lecture que je qualifierais de passionnante, je lui ai sérieusement collé aux basques jusqu'aux dernières lignes, allant jusqu'à lire les deux cents dernières pages dans le même après-midi, ce qui constitue pour moi une belle performance compte tenu de mon temps de travail actuel. 

L'histoire de Rin, la protagoniste, est intéressante et permet à l'autrice d'aborder des thématiques de fond. Elle sert de support tant à la critique féroce que fait son autrice du système méritocratique qu'à une condamnation des horreurs de la guerre et du racisme. Pour ce qui est de la critique, R. F. Kuang distille dans la première partie du récit un propos qui pourrait se résumer à cela : elle rejette la façade et le discours méritocratiques pour ne dégager qu'une simple vérité selon laquelle le travail acharné, lui, paie presque toujours. En ce qui concerne les horreurs de la guerre et le racisme, autant dire qu'elle n'y va pas par quatre chemins : c'est violence explicite à gogo, par des actes que l'on vous détaille par le menu, qu'ils aient lieu sur un champ de bataille ou dans un laboratoire où se déroulent des expériences qui font écho à des heures sombres de l'histoire (on pensera notamment à la guerre sino-japonaise). Volontairement sale, ce texte brise la petite routine du parcours initiatique qu'a commencé par entamer Rin pour la plonger brutalement, loin d'être prête, au cœur d'un conflit au cours duquel elle sera le témoin des actes les plus vils. Autre nuance intéressante cependant : la colère de son personnage principal ne fait jamais oublier à l'autrice le point de vue de l'ennemi, si aberrant puisse-t-il paraître à aux yeux de la jeune femme.

Et le racisme, parlons-en. R. F. Kuang insiste lourdement sur le fait que Rin, en plus d'être une orpheline de guerre issue d'une famille pauvre et sans prestige, a la peau très sombre. Dans cet univers, nous explique l'autrice tout au long du récit, avoir la peau sombre est signe d'une provenance de régions éloignées, pauvres et méprisées, alors que les individus revêtant richesse et prestige ont la peau... blanche. C'est maintenant qu'on regarde la couverture, c'est maintenant qu'on réalise qu'elle représente Rin, c'est maintenant qu'on se rend compte du travail lamentable dont elle est le fruit. Entendons-nous bien, l'illustration en elle-même est sympathique, mais elle passe complètement à côté d'un des propos majeurs du titre qu'elle prétend illustrer, ignorant un des éléments déterminants du parcours de ce personnage alors qu'il est martelé page à après page. 

Autre détail que je voudrais saluer tout en posant un bémol : l'autrice, contrairement à l'écrasante majorité de ses confrères et consœurs, n'oublie pas d'évoquer les menstrues de son personnage et des conséquences de cet inconvénient sur sa formation et sa vie militaire... Pour s'en débarrasser quelques pages plus loin au moyen d'un procédé que l'on qualifiera de douteux, mais qu'on laisse passer en haussant un sourcil perplexe.

Le shamanisme, autre fil rouge du récit, permet à l'autrice de faire preuve d'une certaine originalité, un apport rafraichissant par la distance qu'il prend avec les recettes rebattues du genre. Du reste, on regrettera de temps à autre quelques réactions caricaturales dans le cadre des relations entre les différents protagonistes.

Sur la forme, la traduction donne à lire un style percutant et parfois très drôle, ce qui, admettons-le, vu le fond, n'était pas une mince affaire. Ces quelques lignes sont une véritable soupape pour le lecteur, et m'ont plus d'une fois arraché un sourire.

Sans être exceptionnel, La guerre du pavot reste une bonne lecture. C'est, peut-être, une chute un peu bancale qui lui aura dérobé son ticket vers les hauteurs. R. F. Kuang n'a, à mon sens, pas su trouver une façon satisfaisante d'interrompre ce premier tome, presque achevé dans un murmure, ce qui pourrait laisser penser qu'il s'agit d'un one shot. C'est dommage.

Le pense-bête du libraire

Genre/Fréquence : roman en fantasy.
Autres titres notables de cet auteur : premier tome d'une trilogie (pour l'instant), seul traduit en France à ce jour.
Le pitch en une phrase : Rin, à force de détermination et de travail acharné, parvient à entrer dans la prestigieuse école de Sinegard, qui forme les futurs généraux du pays à la guerre ; une réalité cruelle à laquelle elle sera très (trop ?) vite confrontée.
Ce qui peut piquer la curiosité du client : R. F. Kuang prouve à son tour qu'un récit peut être fort et parfaitement porté par un personnage féminin, notamment un récit qui dépeint si explicitement les horreurs de la guerre.
Les atouts à mettre en avant : Une écriture percutante, drôle, des thèmes de fond intéressants et abordés frontalement. L'autrice ne tourne pas autour du pot, va droit au but.
Les éventuels freins à l'intérêt du client : Et justement, le récit sera trop explicite pour une partie du lectorat potentiel. Certaines scènes, si l'on ne sait pas prendre une distance suffisante en tant que lecteur, sont difficilement soutenables.
À qui je conseillerais : aux amateurs de fantasy qui ont envie de sortir des sentiers battus, de lire d'autres inspirations et points de vue, qui ont envie de lire quelque chose de percutant, tant sur le fond que sur la forme. À ne pas mettre entre les mains de lecteurs trop sensibles à la violence ou trop jeunes.
Peut être rapproché de : Difficile de ne pas penser à L'homme qui mit fin à l'histoire, de Ken Liu. Peut-être R. F. Kuang avait-elle en tête les mêmes évènements en rédigeant ce roman...


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