Une citation pour les curieux :

"Le bonheur est affaire de raison, et seule la raison peut le moissonner."

_ La main gauche de la nuit, d'Ursula K. Le Guin (Le Livre de Poche, p. 278).

Vita Nostra, de Marina et Sergueï Diatchenko, chez L'Atalante (2019).

Ma chronique 

* Cette chronique est tamponnée #DéfiCortex *

Vita Nostra est un ouvrage face auquel il me semble impossible de rester indifférent. Je n'ai dans un premier temps pas su déterminer pourquoi je l'appréciais. Sans doute parce que l'abord en est tout à la fois simple et étrange. Les auteurs jouent avec la curiosité du lecteur comme on joue avec un chat : il faut plusieurs centaines de pages pour commencer à comprendre de quoi il retourne. Les deux cents dernières révèlent le déroulé d'un propos complexe et subtil, imbriqué au coeur d'une trame qui sait pourtant rester d'une simplicité déroutante jusqu'à son terme. Et c'est dans ce contraste, à la fois saisissant et brillant, que réside tout le génie de l'exercice. 

J'insiste : c'est brillant. Choisir de dérouler simplement l'histoire de Sacha, c'est juxtaposer sa façon d'aborder les études étranges dans lesquelles elle se lance avec celle qu'a le lecteur d'aborder le récit. La construction en est mise au service du propos qu'il porte, s'en fait l'illustration : rien n'est aussi simple que ce que l'on perçoit d'abord, tu comprendras plus tard, quand le temps sera venu. Une litanie sans cesse répétée à Sacha, qui a pourtant soif de comprendre. Protagoniste et lecteur partagent la lente construction d'une tension et son dénouement, qui tombe comme un soulagement. Aucun élément n'est laissé au hasard et tous sont autant de pièces d'un puzzle qui ne finissent de s'assembler qu'au point final.

Pour ce qui est du propos lui-même, j'ai pu lire ici et là que les auteurs s'étaient inspirés des Métamorphoses d'Ovide. Quand bien même ce serait le cas, ces deux oeuvres n'ont - pour l'instant - de commun que l'idée même et la mise en scène de métamorphoses (encore qu'Ovide entre moins dans le détail de ces dernières que dans celui des stratagèmes dont Zeus use pour violer ses victimes).  

L'intérêt à mon sens est ailleurs : difficile de ne pas voir en Vita Nostra une illustration de l'allégorie de la caverne de Platon. Quant à la connaissance à laquelle accède Sacha, monde d'idées, de concepts et d'informations purs, elle est restituée dans ce que les auteurs identifient comme le pouvoir premier et fondamental, celui des origines : la Parole. À partir de quoi les quelques références au Dieu créateur de la Genèse, dont le pouvoir se manifesta avant tout par la Parole, s'imposent telle une évidence. "Au commencement était..."

Aussi troublant que réussi, Vita Nostra eut pu se suffire à lui-même tant son dénouement clôt le récit -ou du moins ce premier roman - à la perfection.

Le pense-bête du libraire

Coup de coeur

Genre/Fréquence : Premier tome du diptyque Les métamorphoses, roman initiatique/fantastique.
Autres titres notables de ces auteurs : 
- chez L'Atalante : Deuxième tome du diptyque Les Métamorphoses (à paraitre en 2020).
chez Albin Michel : La caverne (roman, 2009) ;
Le pitch en une phrase : La vie de Sacha change à la faveur de sa rencontre avec Farit Kojennikov, un homme mystérieux qui la conduit sur la voie d'un apprentissage hors du commun, un processus complexe au terme duquel rien ne sera plus jamais comme avant.
Ce qui peut piquer la curiosité du client : le fait que, tout comme le protagoniste, le lecteur soit longtemps laissé dans le flou : la tension se construit autour d'un désir commun et grandissant de découvrir le fin mot de l'histoire ; toute la réflexion qu'il porte autour de la Parole.
Les atouts à mettre en avant : une réflexion poussée, complexe et magistrale sur le pouvoir des mots et ce qu'ils représentent ; une trame facile à suivre malgré tout, presque routinière s'installe pour accoutumer le lecteur au propos, plus touffu ; l'étrange, la tension qui se construit pas à pas jusqu'à la fin autour de l'attente d'une révélation finale ont un côté addictif à la lecture.
Les éventuels freins à l'intérêt du client : le décor est long à installer, le sens du propos se fait désirer. Le lecteur est volontairement baladé un bon moment autour du pot avant d'être récompensé pour sa patience... si toutefois il estime l'avoir correctement été. A priori déconseillé aux lecteurs qui recherchent un dénouement clair, rapide et efficace, car la trame se laisse lire sans encombre mais ils pourraient être frustrés par une fin très ambivalente.
À qui je conseillerais : aux amateurs de fantastique et d'étrange ouverts aux réflexions touffues.

Commentaires

  1. "Brillant", "troublant" et "complexe", la sainte trinité des adjectifs qui me savent me parler ! Je le note.

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  2. Excellente critique, je me demandais s'il allait entrer dans ma PAL, c'est désormais chose faite. Je viens de m'abonner à votre compte TWITTER, et c'est de cette manière que j'ai trouvé votre blog. Il est vraiment excellent. Et ces quelques lignes en fin de critique, rédigées en phrases courtes ? Du génie. Merci !

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  3. J'ai rarement (jamais) lu un livre où le lecteur se retrouve autant dans l'exacte même situation que l'héroïne. C'est effectivement brillant, et même plus, sur ce point et sur tout le reste. Quel livre.
    Par contre, si je peux me permettre, ce livre est le premier d'un triptyque, non d'un diptyque, où chaque tome est totalement indépendant et compte une histoire propre. ^^

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