Une citation pour les curieux :

"Le bonheur est affaire de raison, et seule la raison peut le moissonner."

_ La main gauche de la nuit, d'Ursula K. Le Guin (Le Livre de Poche, p. 278).

Rocaille, de Pauline Sidre, chez Projets Sillex (2020)

Ma chronique 

La première chose que l'on remarque, avec Rocaille, c'est l'excellent travail éditorial dont il a fait l'objet. L'ouvrage est superbe, conçu et façonné avec soin. L'illustration de couverture est une grande réussite.

Sur le fond, il me laisse un sentiment un peu plus mitigé. 

Commençons par ses points forts. Les quelques idées autour desquelles le récit est construit sont intéressantes et ont un véritable potentiel : la septaine, l'idée selon laquelle la capacité de faire verdoyer et fructifier une terre morte serait un pouvoir à maîtriser et à partager, le fait que ce pouvoir soit au cœur d'une confrontation entre deux peuples, etc. Le fait, par ailleurs, que l'histoire de Gésill soit entrecoupée de souvenirs concernant Luèlde rend la trame plus dynamique et permet de maintenir la curiosité du lecteur en éveil. Le tout est écrit dans un style propre, agréable à lire. 

Les quelques éléments qui ne m'ont pas permis d'apprécier ce titre concernent principalement les protagonistes. L'écriture des personnages manque de nuance, en particulier celle des antagonistes, trop ancrés dans leurs rôles respectifs pour être crédibles (je pense notamment à Ardan et Bathesme, pour qui c'est particulièrement frappant). L'autrice a fait le choix — intéressant, au demeurant — de formuler les pensées de ses protagonistes. Iliane exprime ainsi explicitement, donc consciemment, sa volonté de camper son rôle, celui d'une femme forte et sentimentalement indépendante qui n'est pas du genre à s'amouracher de la première belle gueule venue. Cet aveuglement, tant dans ses pensées que dans son comportement vis-à-vis de Luèlde, aurait sans doute mérité plus de subtilité, puisqu'il rend sont attirance et le rapprochement absolument évidents pour le lecteur, donc dénués d'intérêt en tant qu'éléments de narration.

Luèlde est d'ailleurs le personnage qui m'a posé le plus de difficultés, tant il incarne cette image de beau gosse peu sûr de lui, tiraillé entre son syndrome de l'imposteur et sa volonté de faire ses preuves, cantonné à sa personnalité volatile et son ingénuité en amour. Un sale gosse supposément attachant, quoi. Je ne saurai cette fois-ci reprocher à l'autrice d'avoir fait camper un archétype à son personnage, car j'ai eu le malheur de rencontrer dans la vie quelqu'un qui correspondait parfaitement à cette description. Tout au plus me désolerai-je du happy end réservé à ce personnage, en réalité très improbable car l'instabilité d'une bonne partie de ces personnalités les rendent extrêmement aptes à entretenir des relations toxiques et destructrices pour les partenaires concernés — eux compris. Mais laissons de côté ce point plutôt personnel, et disons seulement que j'ai levé les yeux au ciel à de trop nombreuses reprises au cours de ma lecture. Ça n'aide pas, étant donné qu'il est un des personnages principaux du récit. Du reste, personne ne s'étonne jamais vraiment qu'il ait provoqué la septaine, une donnée à mon avis sous-exploitée.

Quant à Gésill, le fait qu'il vrille complètement à la fin du récit pendant un moment finalement assez court aurait peut-être pu, là encore, être mieux amené. En l'état, ce changement radical dans sa personnalité est difficilement compréhensible. 

S'il est propre, le style reste encore trop sage et trop lisse, manque un peu de caractère. Il reste donc à étoffer avec l'expérience. Ce premier roman est encourageant, porté par de bonnes idées, bien ficelé et ose aborder des sujets délicats, tel que l'inceste. Attention au contraste, cependant : l'écriture des personnages m'a poussée à le situer dans le young adult, mais son traitement explicite de diverses formes de violence et de l'inceste ne semblent pas le permettre. 

Pauline Sidre se cherche encore, et ses débuts sont prometteurs. Je ne doute pas qu'elle confirmera et fidélisera un public qu'elle a de toute façon déjà trouvé avec Rocaille. C'est pourquoi je vous encourage malgré tout à le découvrir, si ce n'est pas déjà fait, car oui, c'est un bon texte.

Le pense-bête du libraire

Genre/Fréquence : one-shot en fantasy.
Autres titres notables de cet auteur : premier roman.
Le pitch en une phrase : Le roi Gésill est réveillé dans le tombeau qui devait être sa dernière demeure, réalisant qu'il a été assassiné et que son retour à la vie a été commandité par une personne qui souhaite son retour sur le trône.
Ce qui peut piquer la curiosité du client : le récit commence par la résurrection de Gésill, et tout est reconstruit à partir de là. 
Les atouts à mettre en avant : L'univers est original, bien pensé. De belles idées, une histoire intéressante.
Les éventuels freins à l'intérêt du client : Les risques d'un premier roman. Aucun personnage n'est réellement marquant ou attachant, à défaut de bénéficier d'une écriture suffisamment aboutie, donc aucun ne parvient à porter le récit. On sent, peut-être, une certaine hésitation dans la manière de mettre en avant certains éléments.
À qui je conseillerais : à tout amateur de fantasy et qui a envie de lire du neuf, de sortir un peu des sentiers classiques. À ne pas conseiller à des lecteurs trop jeunes.








Commentaires

  1. Merci beaucoup pour ton avis, ta sincérité et tes encouragements ! C'est bien sûr un peu dur à entendre^^, mais tes remarques vont me permettre de continuer à progresser - comme tu le dis, je "me cherche" et je n'arrêterai jamais vraiment de le faire. Pour moi, "Rocaille" est déjà un "vieux" récit (entre la date d'écriture et celle d'édition, il y a eu pas mal de temps, de changements et de lectures) et je trouve très important d'être confrontée à mes défauts. J'espère que mes prochains écrits te sembleront plus aboutis !
    Très bonne journée à toi !

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    1. Et merci pour ton commentaire. Encore une fois, j'insiste, cet univers est original et tes idées très bonnes. Ton travail se ressent, et moi à qui il arrive d'écrire, je sais le genre de parcours qu'il peut y avoir derrière, notamment le fait qu'un texte peut avoir plusieurs années de maturation. Pour beaucoup de lecteurs, les éléments sur lesquels j'ai tiqué ne seront pas une gêne et j'y suis, en tant que lectrice, particulièrement attentive. S'il y a bien une chose que Rocaille porte en lui, c'est ton potentiel d'écrivaine. Ce n'est pas un mauvais texte, loin de là, et je ne suis qu'une lectrice parmi d'autres. Aussi mes encouragements sont tout à fait sincères.

      Bonne continuation, et hâte de lire à nouveau. :)

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    2. Merci pour cette gentille réponse. Bonne continuation à toi aussi (en tant que lectrice, blogueuse et libraire - un métier superbe par ailleurs, parole de bibliothécaire) et très belle journée à toi !

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