Une citation pour les curieux :

"Merde, l'amour, le vrai, ça ne peut pas être un nœud d'angoisse dans le cœur. Jamais il n'a été serein et bien sûr, cette angoisse contenait leur échec."

_ L'anomalie, d'Hervé Le Tellier (Gallimard, p. 228).

La nuit du faune, de Romain Lucazeau, chez Albin Michel Imaginaire (2021)

 

Grand format : 17,90 €, 256 pages (9782226461582)
Langue originale : français

Quatrième de couverture 

Au sommet d'une montagne vit une petite fille nommée Astrée, avec pour seule compagnie de vieilles machines silencieuses. Un après-midi, elle est dérangée par l'apparition inopinée d'un faune en quête de gloire et de savoir.
Le faune veut appréhender le destin qui attend sa race primitive. Astrée, pour sa part, est consumée d'un ennui mortel, face à un cosmos que sa science a privé de toute profondeur et de toute poésie. Et sous son apparence d'enfant se cache une très ancienne créature, dernière représentante d'un peuple disparu, aux pouvoirs considérables.
À la nuit tombée, tous deux entreprennent un voyage intersidéral, du Système solaire jusqu'au centre de la Voie lactée, et plus loin encore, à la rencontre de civilisations et de formes de vies inimaginables.

Ma chronique 💛

Sentiment étrange, au terme de cette lecture : je n’avais pas envie d’en parler. Pas immédiatement, pas à chaud. Plutôt commode, pour quelqu’un que la fatigue du travail a rivé, depuis quelques semaines, à une procrastination patente. J’ai donc préféré attendre, comme en reflet du recul que Romain Lucazeau fait prendre à son lecteur par son récit, attendre d’avoir pris de la distance avec ce livre.
 
Lisez donc, si la sublime illustration en couverture n'a pas encore aspiré votre âme de lecteur.

Une question d’échelle

Habilement, Romain nous confie une échelle pour que joue, un peu à notre insu, un réflexe très humain : se situer entre les deux valeurs que sont Polémas et Astrée — entre le faune, qui en sait si peu, et la dernière représentante d’une espèce à laquelle nous pouvons encore nous identifier, mais ayant atteint des horizons de connaissance que nous pouvons à peine concevoir.

Astrée elle-même commence par considérer le faune de toute la hauteur de ses acquis en lui attribuant un patronyme arbitraire, comme si elle négligeait son identité véritable (son origine, sa culture, ses propres connaissances). Mais le lecteur, bien vite rattrapé par l’étendue extraordinaire du savoir maitrisé par Astrée, se retrouve rapidement relégué à la même place que Polémas.

Et ainsi en va-t-il durant tout le récit, qui ne fait que téléscoper, de rencontre en rencontre, notre ignorance en repoussant toujours plus loin la valeur maximale de cette échelle, jusqu’au vertige… jusqu’à la science-fiction. Jusqu’à ce que le lecteur comprenne enfin que, des deux valeurs initiales, c’est bien du faune qu’il est le plus proche.

Une question d’échelle, donc. Une mécanique simple par laquelle Romain fait passer l’état du savoir actuel, nos conflits, nos guerres de territoires, nos prétentions pour dérisoires. Vous le savez, après tout, vous le sentez chaque fois que vous levez les yeux pour regarder les étoiles, que tout cela est ridicule. Il en va ainsi du lecteur comme de Polémas, qui doivent tous deux abandonner toute fierté, tout sentiment de supériorité, toute velléité de domination pour parvenir au bout de cette nuit d’apprentissage. Un saut dans l’inconnu est un saut dans l’humilité.
« Ils pleureront donc. Tant qu'ils observeront le monde depuis leur petite planète. Ils basculeront dans l’hystérie, se chercheront d'autres divinités, plus sombres, enracinées dans les profondeurs rances, viciées, de leur moi, pour pallier le vide du monde. »

Vous venez pour l’après-midi ?

Que dire du conte en lui-même, de ce récit à la fois onirique et initiatique, de cette plongée dans le vide qui nous cerne encore, nous qui n’avons pas quitté notre berceau initial ? Qu'il faut s'accrocher au texte sans doute autant qu'il faut lâcher prise sur ce qui nous échappe.

L’écriture, sublime, se fait fort de porter toute la poésie, la beauté et les merveilles qui résident dans cet inconnu. C’est là, peut-être, tout le propos de Romain : tais-toi et regarde. Le récit retranscrit une admiration presque béate pour les merveilles de notre univers, s’en va les explorer et les redécouvrir à la fois avec l’espièglerie toute enfantine d’Astrée et le terrifiant bouleversement auquel est confronté Polémas. Il spécule joyeusement, mais après tout pourquoi pas, glissant peu à peu du connu vers l’inconnu, et posant en toile de fond de cette étrange épopée une question métaphysique et non moins vertigineuse : que nous resterait-il si nous arrivions à bout des mystères de l’univers ?
« Car le charme du monde réside dans l’ignorance et la découverte, l’exploration, le désir. »
Gageons, comme le laisse entendre la fin de ce conte, que nous n’en viendrons probablement jamais à bout, ou du moins qu’un certain nombre de choses resteront hors de notre portée. Alors il faut, comme Polémas et Astrée désormais devenus amis, refermer le livre avec la satisfaction de retourner à ce que nous connaissons, un peu comme on rentre de voyage : soulagés de revenir et grandis de ce que nous avons appris, curieux de ce qu’il reste à apprendre.

 

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